ATOUT RISK MANAGER N°33

ATOUT RISK MANAGER N°33 I ÉTÉ 2022 79 Les données numériques sont au cœur du pouvoir Frédérick Douzet, directrice de Geode et professeure des Universités à l’Institut Français de Géopolitique Geode es t un cen t re de reche r che su r l es enjeux stratégiques de la révolution numérique. Nou s t r a v a i l l on s s u r l a c a r t o g r a p h i e d e l a da t a s phè r e * e t l a conflictualité de l’espace numérique, avec tous les enjeux politiques, juridiques, éthiques et démocratiques qui en découlent. La révolution numérique constitue une rupture qui pourrait être encore plus importante que l’invention de l’écriture ou de l’imprimerie. On commence tout juste à en prendre la mesure, avec son accélération fulgurante au cours des dernières années. Elle entraîne un bouleversement très profond de nos pratiques dans tous les domaines. Une explosion des données numériques Le numérique n’est pas juste un objet ou un espace différent, c’est désormais l’environnement dans lequel nous baignons, pour le meilleur et pour le pire. Nous laissons des traces numériques partout, dans un monde truffé de capteurs, à la fois dans l’espace public et privé. Progressivement, toutes les activités humaines sont transformées en données numériques. Dans ce concept de datasphère, nous nous situons dans une dynamique d’explosion des données numériques. En 2020, l’humanité a produit plus de 40 zettaoctets de données. Grâce à la récolte et au traitement de ces données, on peut analyser en temps réel les activités humaines, les interactions, les déplacements…et en tirer des analyses prédictives sur les besoins et les comportements, qui peuvent servir à des fins commerciales mais aussi stratégiques. Au cœur de l’innovation et du pouvoir Le numérique permet en effet l’essor de technologies complètement disruptives et d’usages inédits. Là où l’informatique nous a permis de faire mieux, le numérique nous permet de faire autrement ! En ouvrant des perspectives nouvelles, le numérique pousse les entreprises et les États à entamer leur transformation numérique. L’environnement stratégique entre grandes puissances s’en trouve également affecté : de plus en plus de décisions sont basées sur des algorithmes et sur de l’IA. Les données se retrouvent donc au cœur du pouvoir et de la compétition entre États. La capacité à les collecter, les stocker, les protéger et les exploiter représente donc une nouvelle forme de pouvoir économique, politique et militaire. Certains États l’ont compris et mettent en place des stratégies de puissance reposant sur de gros investissements numériques. En parallèle, ce pouvoir est également entre les mains d’acteurs privés, les géants des plateformes numériques, qui concentrent des quantités de données bien supérieures à la plupart des États. Cela pose là encore des questions éthiques, démocratiques, de gouvernance et de légitimité. Source de résilience et de vulnérabilité Plein de promesses, le numérique est à la fois le fondement de la résilience de nos sociétés, mais aussi son plus grand point de vulnérabi l ité, compte tenu du contexte de compétition stratégique dans lequel prolifèrent les outils à usage offensif. Parfois malveillants et antidémocratiques, ces outils peuvent servir à faire la guerre et à terme se retourner contre nous. Les dommages potentiels sont d’autant plus préoccupants que la surface d’attaque augmente à la même vitesse que notre dépendance au numérique. Les attaques subies par certains centres hospitaliers durant la pandémie ne sont qu’un triste exemple de ces risques systémiques majeurs. La datasphère, lieu des stratégies de pouvoir Dans ce contexte, les entreprises deviennent des victimes collatérales des affrontements stratégiques entre États, le réseau étant partagé entre une multitude d’acteurs mondialement interconnectés, sans dissociation des enjeux. El le est en ce sens une opportunité majeure pour la Recherche, car elle permet de comprendre voire d’anticiper les stratégies des acteurs, notamment lors des conflits géopolitiques comme celui que nous connaissons en Ukraine, par l’analyse des flux de données à travers le monde. La politisation des technologies numériques pose bien sûr le problème de la souveraineté numérique, surtout pour l’Europe qui est en grande partie dépendante de technologies américaines et chinoises. De nouveaux risques vont apparaître, notamment avec les micro-satellites et les ordinateurs quantiques. J’encourage donc les risk managers à interagir avec nos chercheurs, car ils sont souvent en avance de phase et capable de détecter ces risques émergents. * Datasphère : ensemble spatial formé par la totalité des données numériques et des technologies qui la sous-tendent. Actualités de l’Amrae - Journée scientifique

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